Steven Cohen est devenu artiste dans la nuit noire d’un asile militaire, après avoir perdu la raison. Ou alors était-ce durant la petite enfance, plongé dans l’obscurité terrifiante de la maison familiale. Ou bien quand il a décidé de ne pas se donner la mort, à 14 ans, après avoir rencontré un ami errant comme lui, dans les rues de Johannesburg. « C’est dans tous ces moments que ça se passe – lorsqu’on survit à soi-même. » Sa conscription, son expérimentation sauvage de la performance, la misère, la violence qui déferle de toutes parts sur son « corps juif et queer », le poids de la norme : l’artiste de 64 ans veut tout raconter, car le temps presse, l’âge avance et la maladie emporte ses proches. People Will People You, présenté dans le cadre du Festival d'Automne et du programme plan D, porté par le CN D à la MC93, est un au revoir à la scène, une conférence-effeuillage où se dévoile la fabrication d’une légende. Sur scène, l’artiste s’adressera au public pour la première fois de sa vie dans cet état de vulnérabilité. Pour rencontrer Mouvement, Steven Cohen est venu de Lille à Paris, en habits de ville. Juste un crochet pour donner une interview et se ravitailler en maquillage dans une boutique de la capitale, avant de retourner à sa table d’écriture.
Pourquoi dire adieu à la scène maintenant ?
C’est une urgence. Bientôt, je ne pourrai plus monter sur scène. Après des décennies à lui demander sans rien lui donner, mon corps se venge. Ma colonne vertébrale est en train de se désintégrer. Trente ans à grimper sur des trucs à vingt mètres de haut, à faire des saltos et à retomber le dos sur le béton. Sans compter les talons hauts. À l’époque, on ne portait pas de chaussures à plateformes comme les gamins d’aujourd’hui. Si tu exiges de ton corps des choses impossibles, au moins nourris-le, fais-le dormir et offre-lui un bain chaud de temps en temps. Mais en Afrique du Sud où j’ai grandi, je n’ai jamais eu accès à ce luxe. D’ailleurs, c’est amusant que l’on fasse cet entretien aujourd’hui, car c’est la Journée internationale des personnes âgés. Cette dernière performance est construite sur ce fait : ne plus être jeune. C’est une sorte de rétrospective compressée en une heure, avec une prise de parole et des vidéos en fond. Et c’est exceptionnellement inintéressant. C’est comme aller rendre visite à ta grand-mère et l’écouter raconter ses histoires d’avant-guerre et tout son bla-bla.
On pourrait penser le contraire : plus on vieillit, plus notre vision du monde gagne en pertinence.
Jusqu’à un certain point. Je ne pense pas qu’un vieux cerveau soit plus agile qu’un jeune. Je trouve les jeunes cerveaux merveilleux. Oui, il y a une sagesse qui vient avec l’âge et l’expérience. Mais il y a aussi un flou général. Progressivement, tout semble un peu faux. Tu imagines des choses qui ne se sont pas produites. Les souvenirs sont essentiellement construits. Les vieux ne sont pas forcément plus sages que les jeunes. Mais ils ont été brisés, fracassés, reformés. Donc, ils portent beaucoup de choses et ils ont beaucoup à donner.
Si vous arrêtez la performance, à quoi ressembleront vos journées ?
J’écris. Depuis que j’ai 6 ans, j’écris. À 14 ans, un astrologue m’a dit que mon destin, c’était d’être écrivain, pas artiste. Que j’aurais plus de satisfaction et que je gagnerais plus d’argent en écrivant. Alors maintenant, j’écris, et je me dis que peut-être j’aurai le temps d’essayer cette vie-là. Je ne me relis pas mais toutes ces années, j’ai beaucoup écrit, c’était une compagnie. Ce sont un peu des mémoires. Je m’y plains beaucoup, comme tout bon Sud-Africain. Un ami m’a dit que les Français brûlent ce genre de truc à la fin de leur vie, au cas où ça finirait aux puces. On verra bien.
Votre parole est plutôt rare, dans la presse et sur scène. D’où vient ce désir de s’adresser directement au public dans cette dernière pièce ?
La performance, c’est une affaire de signes métaverbaux. C’est pour ça que j’ai pu transposer mon travail au Japon ou en Chine. Pour ce projet, j’avais un traducteur sino-américain, malentendant, qui parlait à peine français. Et j’adorais le fait que sa traduction soit aussi bordélique que ma manière de parler. Mais vous, les Français, êtes obsédés par le langage. Alors pour la représentation à la MC93, la traduction sera améliorée. Parce que Paris exige toujours plus de tout le monde !
On a évoqué le coût physique de la performance, mais quel fut le coût émotionnel ?
Pour moi, le coût émotionnel de toute cette aventure, ce fut de perdre les gens. Je rentre tout juste d’Afrique du Sud où j’ai accompagné mon meilleur ami vers la mort. C’est surtout cela vieillir : dire adieu. Quand je l’ai rencontré, j’avais 13 ans et j’étais prêt à me tuer – j’avais volé des barbituriques à mes parents. Pour me convaincre de ne pas le faire, il m’a écrit une lettre que j’ai encore, intitulée « The Horrible Truths About Beautiful Queerdom ». Alors, cinquante ans plus tard, j’ai cru que je pouvais lui rendre la pareille. Et j’ai été anéanti de découvrir que j’étais incapable de sauver qui que ce soit. Voir mon ami ainsi, très amaigri, a réveillé le souvenir des années SIDA, quand tout mon monde s’est fait ravager par ce que Ronald Reagan et les conservateurs appelaient le « cancer gay ». J’ai réalisé que cela m’avait laissé une grande cicatrice. Voilà le coût à payer pour vivre la vie que j’ai vécu. À part ça, je n’en ai rien à foutre de la beauté, de la vanité, de la jeunesse et de toutes ces conneries. Je n’ai jamais été beau un seul jour de ma vie, donc je n’ai rien à regretter, contrairement à ces vieilles stars d’Hollywood qui doivent apprendre à lâcher prise.
Vos spectacles contournent toujours les interdits. Est-ce qu’il s’agit cette fois, tout simplement, d’être vieux sur scène ?
C’est radical d’être vieux et de ne pas se cacher. L’âgisme est tellement répandu. Même les gens qui font hyper attention à ne pas être racistes ou xénophobes vont te dire : « Va te faire foutre, tu es vieux, tu es complètement déconnecté. » Au fond, je suis sûr qu’être mort, c’est merveilleux, mais c’est tout le processus qui est atroce. Moi, au contraire, j’ai toujours adoré les vieux, les écouter, même faire l’amour avec eux. J’ai été élevé par les vieilles queens de mon quartier. Avec l’âge, j’ai compris où se trouvaient mon urgence et ma nécessité. Je dis ça lorsque je donne des workshops à des jeunes artistes : « Ne faites pas quelque chose simplement parce que vous pouvez le faire. » Mais désormais, je me rends compte que je n’ai plus le vocabulaire approprié pour parler des choses. Plus le XXIe siècle s’abat sur nous, plus je m’enfonce dans le XIXe. Chez moi, c’est plutôt gramophone qu’iPhone. J’ignore tout des réseaux sociaux. J’ai un très bon ordinateur dont je ne me sers jamais. C’est comme acheter une Lamborghini et la pousser à pied jusqu’à chez soi.
Est-ce que vous avez cherché le succès ?
Le problème avec le monde de l’art, c’est qu’il fait miroiter la gloire, encore plus aujourd’hui. Moi, je voulais faire de l’art pour foutre le bordel, pour faire exploser la norme, pour remettre les choses à zéro. Je me suis toujours foutu de l’argent que je pouvais me faire avec. C’est probablement pour ça que j’attire toujours les agents véreux et les escrocs. Intimement, j’ai toujours cru que l’art était puissant et pouvait changer le monde, même quand j’ai dit le contraire. Il suffit que ça soit la bonne forme d’art. Mais qu’est-ce que « bon » veut dire ? C’est tout le mystère. J’ai fini par comprendre que le contexte fait beaucoup. Le genre d’interventions que je faisais dans l’espace public était très important en Afrique du Sud à ce moment-là. C’était très situé. Un lieu, une époque, des circonstances. Mes performances n’auraient plus le même sens aujourd’hui, dans une salle de spectacle. De toute façon, je ne pense pas que mon héritage sera constitué d’œuvres. Ce que je considère comme ma legacy, ce sont les petits morceaux d’idées que j’ai semés dans la tête de jeunes gens. Les gamins m’écrivent tout le temps. C’est la récompense pour tous ces sacrifices. Cela ne m’empêche pas d’avoir une sale réputation pour mes workshops. Par exemple, ceux qui refusent d’enlever leurs chaussures parce que le sol est sale, je leur dis : « Dégagez d’ici. » Parce que l’art, c’est un sale boulot. Et si tu ne supportes pas de te salir, de te blesser et d’être ignoré par les autres : va te faire foutre.
Vous rentrez d’Afrique du Sud où la National Gallery présentait votre rétrospective. C’est aussi une forme de legacy.
Et mon père n’est toujours pas fier de moi. Il a 88 ans et il n’a même pas été capable de me dire « félicitations ». Mes parents m’auraient plus estimé si j’avais vendu des villas à des ultrariches sur les îles Caïmans. Pour eux, la mesure de la réussite, c’était l’argent. Et être normal. Ce que j’ai accompli, c’est honteux. Et je leur en veux. Et je m’en veux de leur en vouloir aussi. Pourquoi est-ce qu’à 64 ans je cherche encore l’approbation de quelqu’un que je ne respecte pas vraiment ? Mes parents étaient de « bons Juifs ». Les gens me disent souvent que je suis un Juif qui se déteste lui-même – « a self-hating Jew ». Alors qu’en fait, je suis plutôt un « Jew-hating self ». Parce qu’être juif ne te donne pas une manière d’être qui serait incontestable. Genre : « On est juifs donc on a raison. » Il n’y a rien pour moi dans cette culture-là, empreinte de racisme et d’homophobie, dans ce culte de la norme. Et en même temps, pendant toute mon enfance en Afrique du Sud, on me disait de retourner d’où je venais à cause de ma judéité. Je n’aurais même pas su où aller. Mes parents sont nés en Afrique du Sud, mais mes grands-parents sont nés en Lettonie, en Lituanie ou en Russie. On ne sait pas vraiment, les papiers disaient n’importe quoi. Alors ma vraie maison, je l’ai trouvé dans la queerness. Même la communauté gay, je n’en fais pas partie. Je n’ai pas les muscles qu’il faut, ni l’argent. Je ne suis pas intéressé par les produits de consommation, les sacs et la mode, tout ce bordel. Et ils m’ont toujours dit : « Tu ne nous représentes pas. » À la Gay Pride, on me disait : « Pas de drag queens. Vous nous faites honte. Soyez sages, soyez propres, ressemblez-vous les uns les autres. » Les Juifs disent la même chose. Et bizarrement, les artistes aussi. « C’est exactement à cause de ce que tu fais que les gens détestent les artistes. » J’étais une caricature pour eux.
Est-ce qu’on vous a reproché de ne pas assez parler du génocide des Palestiniens ?
Pour certains je ne parle pas assez. Pour d’autres, je parle trop. Je voudrais juste rappeler que mes problèmes avec Israël ont commencé il y a très longtemps. Il y a vingt-cinq ans, je signais déjà des pétitions et je prenais position ce qui m’a valu d’être plus ou moins exclu de la communauté juive. Tout cela n’a pas commencé hier. J’ai des amis qui ont eu d’énormes rétrospectives dans des musées en Israël – chose que j’ai constamment refusée – et qui maintenant postent à longueur de journée au sujet de Gaza sur les réseaux sociaux. C’est presque une forme de capitalisme du désastre : ils trouveront toujours une façon de profiter de ce qui est en train de se passer. Mais à quel point cet engagement est sincère ? Je suis allé une fois à Jérusalem pour faire une performance. Et elle a été annulée parce que j’avais invité le mouvement BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions). Je n’arrivais pas à croire à la haine que j’ai découverte là-bas, des couches et des couches de haine entre les gens. Personne n’en avait conscience. J’ai aussi été canceled parce que mon œuvre était trop hard pour les Juifs. J’y bénissais les cendres de mon compagnon mort puis je les mangeais. Le premier soir, c’était complet. Le deuxième soir, c’était vide parce que la nouvelle avait circulé.
Qu’est-ce que vous espérez du public lors de cet au revoir à la scène ?
J’ai longtemps prétendu en avoir quelque chose à faire du public, mais c’est faux. Cette performance consiste à mettre à mort l’idée de Steven Cohen. Il s’agit de dire : « Je ne suis pas ça. Je n’ai jamais dit que j’étais ça. C’est vous qui avez fait de moi ce que vous voyez. Entre nous, on a construit cette chose. » Et je veux aussi leur dire que c’est beaucoup plus effrayant d’être normal que d’être Steven Cohen. On vit à une époque où on n’est jamais « assez ». Personne ne va dire : « Je suis juste ça. C’est suffisant. Je l’accepte. Je suis satisfait de ce que j’ai. » Tout le monde veut un putain d’upgrade. Même être gay, ça ne suffit plus. Il faut être queer. Et puis être queer, ça ne suffit plus non plus. Il faut être trans. Et même ça, ce n’est toujours pas assez bien. Je n’en peux plus de la surenchère. J’en ai également assez d’être regardé. Dans mes workshops, le premier exercice que je fais, c’est de demander à quelqu’un de se mettre face aux autres pendant une minute en silence. S’ils ne sont pas entraînés à mentir, les gens arrêtent de respirer. Un jour, quand il avait six ans, mon frère a dit à ma mère : « Je me souviens de quand j’étais un morceau de pain et que tu m’as mangé. » Pour moi, être regardé, ça ressemble à ça. Le regard de l’autre t’aspire. Pourtant, les gens disent : « Tout ce qu’il fait dans ses performances, c’est marcher. » Eh bien, marcher, c’est énorme. Il nous a fallu des putain de millions d’années pour devenir bipèdes, et maintenant moi, j’ai du mal à marcher. C’est difficile d’affronter le regard des gens, de montrer sa maladie. Tout cela a beaucoup de valeur, même si ça peut paraître très simple. Regarder les autres dans les yeux, par exemple, c’est très simple, mais c’est terrifiant. Et c’est ce que je demande au public. Ce n’est pas comme se regarder dans un miroir, contrairement à ce que l’on pense. C’est plus profond. C’est comme regarder dans un trou noir. C’est voir l’histoire et le futur.
People Will People You de Steven Cohen, du 24 novembre au 5 décembre dans le cadre de plan D, programmé par le CN D et le Festival d'Automne à la MC93, Bobigny
⇢ les 19 et 20 mars 2027 à la Filature, Mulhouse
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